Nous avons la grande tristesse d’avoir perdu le 1er janvier 2017 notre collègue et ami, Tony Atkinson. Nommé par Lionel Jospin, Premier ministre, lors de la création du Conseil d’analyse économique en juillet 1997, il avait siégé dans cet organisme jusqu’en 2001.
Étudiant en mathématiques, puis doctorant en économie, à Cambridge, presque aussitôt sa thèse passée, il a été nommé à 26 ans professeur titulaire à l’Université d’Essex. Excellent marin, comme son ami Jacques Drèze, il appréciait à Colchester la proximité de la mer. Mais une proposition de la London School of Economics est arrivée, proposition irrésistible pour le progressiste qu’il a toujours été ; c’est à la LSE qu’il a créé avec Nick Stern le Journal of Public Economics. Plus tard il reviendra à Cambridge, avant de se fixer à Oxford comme professeur et Master de Nuffield College. Il a présidé toutes les grandes associations scientifiques d’économistes, International Economic Association, Société d’Économétrie, European Economic Association, sans parler de la Royal Economic Society ; il a été fait Sir par la Reine et Chevalier de la Légion d’Honneur par la République française. Jamais cependant il ne s’est départi de la simplicité de sentiments et de comportement qui était sa marque distinctive. Sur proposition de Jean-Jacques Laffont, il a été fait docteur HC de l’Université de Lausanne ; parmi les 21 doctorats HC qui lui ont été décernés, il appréciait particulièrement celui-là, qui l’introduisait dans la maison de Walras et Pareto.
Pour Tony, l’économie était davantage une science sociale qu’une science économique. Les deux approches, économique et sociale, étaient étroitement mêlées dans la mesure où le but poursuivi, améliorer la vie des gens, était le même. Ses spécialités, économie publique, distribution des revenus et protection sociale témoignent de sa vision personnelle de l’économie.
Sa réflexion était concrète, en prise avec la réalité sociale : ses analyses débouchaient presque toujours sur des préconisations en matière de politique économique.
Parmi la longue liste de ses apports à l’économie, citons en deux. Tout d’abord ses efforts pour rassembler les matériaux statistiques (en particulier les séries historiques) et la mise au point en 1970 de l’ "indice d’Atkinson" qui représente la perte de revenu que les individus seraient prêts à accepter pour que la distribution du revenu soit égalitaire. Il complète d’autres indices plus couramment utilisés dans l’étude des inégalités comme l’indice de Gini. Puis, et hélas sa dernière œuvre, "Inequality : What Can Be Done ?", œuvre majeure publiée en 2015 (traduite en français par Françoise et Paul Chamla et préfacée par T. Piketty, "Inégalités" Ed. du Seuil, janvier 2016), sorte de testament sur le thème de prédilection qui a dominé son parcours d’économiste.

Nous voudrions souligner dans cet hommage la contribution de Tony aux rapports et discussions du Conseil d’analyse économique pendant les quatre années où il en avait été membre, de 1997 à 2001.
Trois rapports portent sa signature aux côtés de celles d’autres membres.
Pauvreté et exclusion (1998) met en évidence les liens complexes entre pauvreté et chômage. Ce rapport préconise des dispositifs de transferts sociaux permettant une reprise de l’emploi qui ne soit pas pénalisante pour le chômeur retrouvant une activité. On peut penser que cette recommandation a inspiré la "prime pour l’emploi (PPE)" et le "revenu de solidarité active (RSA)" mis en œuvre par divers gouvernements français au début du 21e siècle.
Questions européennes (2000), rédigé au moment du Conseil européen de Lisbonne (2000) et de l’élaboration de l’Agenda social européen, plaide pour l’intégration sociale en Europe. L’objectif des États membres devrait être de réduire leur taux de pauvreté pour atteindre les taux nationaux les plus bas. Atkinson montre que la réduction de la pauvreté va de pair avec un investissement social dans l’amélioration des qualifications professionnelles et de l’employabilité mais qu’elle exige aussi un niveau relativement élevé des dépenses sociales.
Inégalités économiques (2001) analyse la situation de la France au regard de l’inégalité et constate que la France occupe une position médiane en Europe ; au plan national, elle occupe une position moins inégalitaire que dans les années 1960. Les inégalités se sont développées en bas de la distribution des revenus et tiennent aux conditions d’accès à l’emploi. Ce sont la croissance et la création d’emplois – autrement dit la poursuite du plein emploi – qui permettront de les réduire.
Tony a conduit sa vie en rigoureuse conformité avec sa pensée. Fidèle en amitié, exigeant et disponible pour ses étudiants, sans agressivité ni complaisance avec ses collègues, il a toujours avec son épouse Judith ouvert sa maison à ceux qui étaient malmenés par les pouvoirs économiques et politiques, comme lors du combat inégal entre Margaret Thatcher et les mineurs. Un sens vécu de la sobriété, avec pour seul luxe une maison en Normandie, en fait une ruine achetée il y a 40 ans et ramenée à la vie par les efforts souvent rudes de membres de la famille, d’amis et de l’habile bricoleur qu’il était, sous la supervision de son père maître charpentier. Que la maison soit proche de Flamanville ne l’a jamais inquiété ; il avait confiance en la France, notamment sa technologie, sans doute plus qu’en l’Angleterre. L’Européen averti et ouvert qu’il était a très mal vécu le résultat du référendum conduisant au Brexit.
Il y a trois ans les médecins ont diagnostiqué un cancer incurable. D’autres, comme l’écrit The Economist, auraient décroché, lui a accéléré. Il est parvenu à écrire le livre qui couronne son parcours : "Inequality-What Can Be Done ?" Comme chez Tony l’homme de conviction accompagne toujours le scientifique, le livre est dédié " to the wonderful people who work in the National Health Service."

Hélène de Largentaye, ancienne secrétaire générale du CAE et Claude Henry, Professeur Sciences Po Paris, Columbia University, membre du Conseil d’analyse économique (1997-2002)